Dissertation Gratuite Philosophie Libert

La liberté est-ce faire ce que je veux ? La liberté est-elle une illusion ?

Introduction

Définition de la liberté

La liberté désigne la capacité à agir en conformité avec soi-même sans que rien ni quiconque n’interfère.

"capacité" : la liberté n’est qu’une capacité. Car a priori nul n’est obligé de faire usage de sa liberté, précisément parce qu’il est libre de le faire ou de ne pas le faire. Il y a d’ailleurs des degrés ou des formes différentes de liberté dont on peut plus ou moins faire l’usage : liberté de mouvement, liberté d’expression, liberté de penser, liberté religieuse, liberté d’association, etc.

"agir en conformité avec soi-même" : la liberté consiste à mettre en pratique ses désirs ou ses volontés, donc finalement à se réaliser soi-même. Une question se pose alors : être libre est-ce faire tout ce que nous voulons ?

"sans que rien ni quiconque n’interfère" : tout ce qui peut s’interposer entre moi et mes actes (physiquement, moralement, juridiquement, etc.) est vécu comme un obstacle à ma liberté, comme une contrainte gênante.

L’origine politico-sociale du mot

Le mot "liberté" a pour origine un adjectif latin, liber, qui désignait l’homme libre par opposition à l’esclave. Aux sources de notre culture, la liberté a  donc d’abord été le statut social et politique de l’homme libre. Que recouvrait alors le concept de liberté ?

Les droits, les devoirs, les modes de vie supposés convenir à l’homme libre ont été élaborés par opposition et contraste avec l’esclavage. Outil animé ou animal domestique, doué d’intelligence et soumis aux ordres, l’esclave est privé de droits. Sa situation a pu varier selon les temps, les lieux, les caractères du maître, mais le trait fondamental de l’esclave quant à lui ne change pas : l’esclave n’est pas libre parce qu’il ne s’appartient pas.

Par contraste, la libre disposition de sa personne et le fait d’avoir des droits apparaissent comme la condition élémentaire de la liberté (ce qui n’exclut pas, on le voit, certaines formes de soumission ou d’inégalité).

Dans cette  perspective, l’homme libre est le citoyen, qui tantôt commande tantôt obéit. En effet, par principe ce dernier pouvait exercer dans des assemblées une part du pouvoir législatif et judiciaire. La liberté dépassait donc aussi le cadre de la stricte liberté individuelle ou intérieure. Être libre signifiait également pouvoir s’exprimer dans le domaine public et collectif, seul moyen peut-être d’avoir trait à ce qui touche à la gestion collective des personnes (la politique).

Liberté et notions connexes ou contraires

Loi, règles, État, société.

Obstacles, contraintes, obligations.

Nécessité, détermination, fatalité, destin

Auto-détermination, autonomie, volonté, libre-arbitre

Contingence, hasard

Les déterminismes

Comment puis-je être libre si je suis déterminé ?

Qu’est-ce que le déterminisme ? C’est l’hypothèse métaphysique selon laquelle un très grand nombre de causes produisent toujours les mêmes effets (principe de causalité) de sorte qu’il n’est pas possible qu’un résultat inattendu ou autre surgisse à la place de celui attendu. La succession des événements et des phénomènes due au principe de causalité serait alors tout à fait prédictible et prévisible. On voit donc qu’un élément libre ici n’est guère pensable, au sens où il s’agirait alors de défier la loi de causalité.

Le déterminisme social

Le déterminisme social correspond à une idée que l'on retrouve souvent dans les sciences sociales, et qui repose sur l'argument suivant : tout individu est largement déterminé dans ce qu'il est, dans ce qu'il fait, dans ses choix, ses croyances, ses désirs par la place sociale qu'il occupe ; et la place sociale d'un individu est largement déterminée par des mécanismes sociaux de reproduction de la hiérarchie sociale, de sorte que tout individu est largement déterminé par des mécanismes sociaux.

On peut voir deux limites à objecter à la thèse du déterminisme social :

La complexité des interactions sociales qui façonnent un individu ne rend pas possible un modèle simple de la relation entre la place sociale et les caractéristiques d'un individu.

la reproduction sociale existe mais les théories de la reproduction sociale ne permettent pas de penser le changement, la contestation de l'ordre social, la critique, les résistances, alors qu’ils existent forcément.

Le déterminisme biologique ou génétique

Le comportement d'un individu s'explique par son caractère et ses capacités qui sont expliqués par ses gènes. Donc le comportement d'un individu est déterminé par ses gènes. Si l’individu est déterminé génétiquement, quelle part de liberté lui reste-t-il ?

On pourrait opposer au déterminisme génétique les objections suivantes :

Peut-on enfermer l'individu dans les caractères et capacités qu'on lui attribue ?

Ce ne serait pas nier ce que Rousseau par exemple appelle la "perfectibilité" de l'homme, le fait qu’il puisse progresser et se dépasser continuellement ?

La complexité du fonctionnement des gènes rend impossible tout modèle simple de la relation entre les gènes et le comportement. L'état actuel de la génétique ne permet donc pas de justifier un déterminisme strict et absolu.

Le déterminisme psychique

Le déterminisme psychique correspond à une idée que l'on retrouve essentiellement dans la psychanalyse selon laquelle tout individu est déterminé dans ce qu'il est et dans ce qu'il fait par des forces psychiques inconscientes et une structuration psychique inconsciente.

Liberté et déterminisme : le point de vue de Spinoza

Spinoza est le philosophe déterministe le plus célèbre.

Pour lui, le monde est déterminé. Et l'homme n'est pas un empire dans un empire. Il n'est qu'une partie de la nature. Et par conséquent il est déterminé, comme toute chose.

Le libre arbitre n'existe donc pas. C'est une illusion. L'homme se croit libre car il ignore les causes qui le déterminent à agir et à désirer.

Je me crois libre de déplacer ma main à gauche ou à droite uniquement parce que je ne perçois pas le déterminisme à l'œuvre qui me poussera fatalement à accomplir l'un ou l'autre de ces mouvements. En réalité je ne suis absolument pas libre de cela. Il était déterminé, de toute éternité, que j'allais déplacer ma main, par exemple, d'abord à gauche puis à droite.

Pour illustrer son propos, Spinoza prend l'image de la pierre. L'homme est comme une pierre qui tombe, et qui se croit libre uniquement parce qu'il a conscience de son mouvement sans avoir conscience des causes qui le poussent à suivre un tel mouvement.

« J'appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d'une certaine façon déterminée.

Dieu, par exemple, existe librement bien que nécessairement parce qu'il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même librement parce qu'il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses librement, parce qu'il suit de la seule nécessité de sa nature que Dieu connaisse toutes choses. Vous le voyez bien, je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité.

Mais descendons aux choses créées sont toutes déterminées par des causes extérieures à exister et à agir d’une certaine façon déterminée. Une pierre par exemple reçoit, d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre, il faut l’entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu’il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée.

Or la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense et sait qu’elle fait un effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s'il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu'ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d'autres de même farine, croient agir par un libre décret de l'âme et non se laisser contraindre. »

Spinoza, Lettre à Schuller

Le libre-arbitre est un préjugé. Spinoza montre lui-même quel est le sens de ce parallèle entre la pierre et l’homme. Alors qu’en général, les hommes pensent être libres parce qu’ils ont la conscience qui leur donne une liberté de choix (= libre-arbitre), en fait, il n’empêche qu’ils sont déterminés dans tout ce qu’ils font comme n’importe quel phénomène naturel. Même leurs choix sont déterminés par des causes antérieures. Au lieu que la conscience et la liberté soient le privilège de l’homme, c’est tout l’inverse qui se passe : les hommes sont déterminés dans tous leurs actes, et en plus, ignorent qu’ils le sont. La croyance en la liberté ne nous apprend qu’une chose sur l’homme : sa profonde ignorance !

Bien retenir la formule qu’utilise Spinoza, elle résume sa pensée : « les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent ».

Spinoza donne ensuite trois exemples pour illustrer sa pensée, il faut donc les commenter (comme tout exemple). - « un enfant croit désirer librement le lait » : exemple intéressant car, en fait, il ne s’agit pas d’un désir. L’enfant a besoin de manger, mais, pour lui, cela se traduit par un désir. Il est déterminé (il a faim, donc il doit manger), mais il va croire que c’est par une libre décision qu’il veut du lait. On pourrait dire que tout désir est semblable à ce désir : il semble exprimer un libre choix, alors qu’il s’agit d’un acte nécessaire. Je crois décider, mais ma décision a été déterminée par une cause extérieure… - « un jeune homme irrité vouloir se venger » : ici Spinoza donne l’exemple d’une passion négative (la colère) comme un cas général. On est d’accord pour dire que ce jeune homme « ne se contrôle plus », et Spinoza semble dire que c’est le cas tout le temps. Nous sommes tous comme ce jeune homme irrité. - « un ivrogne croit dire par une libre décision ce qu’ensuite il aurait voulu taire » : cet exemple également a une valeur générale. Lorsque cet homme est ivre, il croit pourtant parler librement et dire ce qu’il veut. Plus tard, redevenu sobre, il regrette ses paroles, reconnaît avoir parlé sous l’emprise de la boisson. Pourtant, au moment où il était ivre, il n’avait pas l’impression de l’être et croyait dire ce qu’il voulait dire… Comment sait-il que maintenant, sobre, ce qu’il dit, soit dit librement ? Ce que nous apprend cet exemple, c’est que si, comme le prétend Spinoza, l’homme est déterminé jusque dans sa volonté, alors, logiquement, il ne devrait jamais s’en rendre compte. En effet, nous voyons que nous ne sommes pas libres au fait que quelque chose semble s’opposer à notre volonté (sentiment de résistance). Mais si cette volonté aussi est déterminée, comment le saurions-nous ?

Pour Spinoza, la liberté est un préjugé inné, une illusion inévitable… Nous sommes tous placés, sans le savoir dans la même situation que cette pierre qui est lancée. Ce que veut montrer Spinoza, c’est que les hommes ont une position contradictoire, ils soutiennent en même temps deux idées qui sont logiquement incompatibles. Ils disent que dans la nature tout est déterminé par des causes (en quoi ils ont raison), et que l’homme est libre (n’est déterminé par rien). Ce que montre l’exemple de la pierre, c’est que si on admettait un instant que l’homme puisse ne pas être libre, une conséquence nécessaire de cette hypothèse serait qu'il ne pourrait jamais s’en rendre compte/ Pour Spinoza, le sentiment que nous avons de notre liberté n’est pas une preuve que nous sommes libres, puisque la pierre qui est déterminée à avancer a le sentiment de le faire librement.

Mais alors l’homme ne peut jamais être libre pour Spinoza ? En fait, il défend plutôt l’idée que la liberté ne consiste pas dans la liberté de la volonté (libre-arbitre), ni dans la puissance de l’action : être libre, c’est comprendre par la raison les causes qui nous déterminent, se libérer des préjugés qui nous entravent. Pour être vraiment libre, il faut commencer par se libérer de cette fausse croyance, de nos préjugés concernant la liberté

Toutefois, la vision déterministe des choses n'empêche nullement de concevoir une certaine liberté. Au contraire, cela nous permet de repenser la liberté et de mieux comprendre ce que nous entendons véritablement par ce mot. On peut même dire que le déterminisme est la condition de la liberté : pour pouvoir agir, il faut bien que le bras obéisse à la main ; il faut que le monde soit régulier et prévisible, etc.

Liberté et volonté

La liberté semble bien équivaloir à faire ce que l’on veut. Et pourtant...

Faire ce qui me plaît ne signifie pas forcément faire ce que je veux

La première idée qui vient à l’esprit pour expliquer ce qu’est la liberté consiste à dire qu’être libre, c’est faire tout ce que l’on veut, suivre ses envies et les réaliser.

Mais cela pose deux problèmes :

si c’est seulement en faisant tout ce que nous voulons que nous sommes libres, alors comment pourrions-nous vivre et encore être libres en sociétés ? Comment alors être libre de cette manière tout en respectant les autres ? Définir la liberté comme le pouvoir de faire ce que nous voulons ne revient-il pas à considérer que nous sommes libres seulement de manière solitaire ? Ne devons-nous pas restreindre la liberté à ce qui est permis de faire, et non pas uniquement à ce qu’il est possible de faire ?

de plus, il nous arrive de vouloir quelque chose et nous changeons très vite d’avis. Comment alors considérer que notre volonté elle-même est libre lorsqu’à contre-courant de la raison elle nous force à faire ce que nous voulons ? Il faudrait, on le voit, que la volonté, pour être libre, soit éclairée par la raison.

La toute puissance de la volonté, le plus bas degré de liberté. L’exemple de l’âne de Buridan

Descartes le dit dans la Lettre à Mesland du 2 mai 1644, « je nomme généralement libre tout ce qui est volontaire ».

Mais attention, lorsque la volonté se détermine sans être soutenue dans son choix par l’entendement ou la raison, lorsqu’elle fait acte de toute puissance en étant indéterminée par autre chose qu’elle-même, elle est alors le plus bas degré de la liberté en ce qu’elle « fait paraître plutôt un défaut dans la connaissance qu’une perfection dans la volonté » (Méditations métaphysique, IV).

Et alors, prise dans un dilemme, la volonté seule ne peut pas décider. C’est ce que nous apprend l’exemple de l’âne de Buridan. Légende selon laquelle, un âne étant privé de raison et juste épris de volonté, ne put choisir entre son seau d’avoine et son seau d’eau, et mourut ainsi à la fois de faim et de soif.

Ainsi, en n’accolant pas de rationalité à notre volonté, soit nous sommes dans l’indifférence totale, ce qui n’est pas être libre mais ce qui, selon l’exemple de Buridan, peut être fatal, soit nous nous trompons, incapables de retenir notre volonté dans les bornes de l’entendement. Il faudrait donc avoir la résolution fermement maintenue, seule véritable œuvre de la liberté, qui nous permettra de ne jamais agir dans l’indifférence et sans motif.

« Car afin que je sois libre, il n’est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l’un ou l’autre des deux contraires [...] car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent »         (Méditations métaphysiques, IV)

La plus grande liberté est dans la volonté éclairée

La véritable liberté est la liberté de choix. Personne ne se représente l’homme libre comme un velléitaire, comme un indécis qui n’en finit jamais de peser le pour et le contre, dans l’incapacité totale de prendre un parti. L’homme libre est un homme décidé, qui sait ce qu’il veut, qui ne change pas d’avis selon les humeurs, les rencontres et les événements et qui garde la bonne direction qu’il a une fois prise en connaissance de cause. L’homme vraiment libre est l’homme qui a délibéré et usé de sa raison. La liberté consiste donc non pas en un tout pouvoir de la volonté, mais en une volonté éclairée par la raison, faisant alliance avec la raison.

La loi et la liberté

La loi comme limite apparente à la liberté

À première vue, la liberté s'oppose à la loi, car qu’est-ce que la loi sinon une entrave extérieure à l'action individuelle ? La loi ne m’empêche-t-elle pas d’agir comme je le voudrais, parfois en dépit de tout bon sens ? Prenons le mythe d’Antigone, écrit par Sophocle. Lors d’un duel pour le pouvoir, les deux frères d’Antigone, Polynice et Étéocle, s’entretuèrent. Créon, leur oncle et roi de la cité, interdit Polynice de sépulture. Antigone viola alors la loi, considérant que cette dernière allait à l’encontre de toute morale.

Le mythe d’Antigone montre les limites de loi, qui peut être liberticide si elle est mal énoncée. Beaucoup pensent que toutes les lois humaines sont des entraves à la liberté, la société nous conditionnant et nous détournant de nos libertés et choix premiers, par les interdits qu’elle pose.

Pourtant, la loi, à la base, n’existe-t-elle pas pour permettre au plus grand nombre d’être libres ?

La loi comme condition de la liberté

La loi existe d’abord et avant tout pour que la vie en société et en collectivité soit possible. La loi m'interdit de nuire à autrui (et limite ainsi ma liberté, certes), mais elle interdit aussi à autrui de me nuire. Donc, ce que je m’imagine perdre en liberté, je le gagne en sécurité. Comme le dit bien le dicton, ma liberté s’arrête là où commence celle des autres.

Les philosophes du contrat social, comme Rousseau, l’expliquent particulièrement bien. En passant de l’état de nature (règne des pulsions, anarchie, agrégat d’hommes qui ne constitue pas encore une société) à l’état social (communauté des hommes régie par des règles et des lois), l’homme acquiert un droit d’être libre qu’il n’avait pas auparavant. Dans l’état de nature, sa liberté était première, presque animale, il avait le droit de tout faire en dépit des autres, du bon sens. Dans l’état social, sa liberté est raisonnée, elle s’applique à la communauté et permet aussi l’existence d’une liberté collective par un vivre ensemble non plus belliqueux et contre-nature.

Note : on trouvera en Annexes, à la fin, des textes qui peuvent se lire avant, après ou pendant la lecture de ce corrigé.

 

Sujet : La liberté consiste-t-elle à faire ce qui nous plaît ?

 

Il est fréquent de penser que la liberté consiste essentiellement à faire ce qui nous plaît. C’est ainsi que l’on pense le temps libre, celui des loisirs, de la détente. Ne rien faire peut même passer pour l’essentiel.

Et pourtant comment admettre que c’est dans le simple fait que la vie s’écoule paisiblement que résiderait l’essentiel de la liberté ? N’est-on pas d’autant plus libre que l’on fait volontairement ce qui déplaît ? Est-il libre celui qui boit du matin jusqu’au soir parce que cela lui plaît ? Un homme qui passerait sa vie à dormir serait-il libre parce que c’est là son activité préférée ?

Demandons-nous donc s’il n’y a pas tout autre chose dans la liberté que sa définition courante « faire ce qui nous plaît ».

 

Faire ce qui nous plaît, c’est faire ce que nous désirons. En effet, le désir est la condition du plaisir. C’est le cas lorsqu’on est rassasié ou las de quelque chose qui nous fait habituellement plaisir. Ainsi, même le gourmand peut en avoir assez de manger.

Admettons avec Hobbes dans le chapitre XI du Léviathan que le désir n’a d’autre finalité que de se perpétuer, sans quoi nous serions comme morts, dès lors, nous pouvons faire résider la liberté dans le fait d’effectuer ce que nous désirons, quoi que nous désirions et pour quelque raison que nous le désirions.

Peu importe ce que nous désirons, l’essentiel est d’obtenir l’objet de nos désirs. En effet, un simple divertissement peut donner autant, voire plus de plaisir qu’une “grande” œuvre d’art.

Que nous soyons ou non fondés à désirer ce que nous désirons, l’important est de désirer et il vaut mieux un désir factice que pas de désir du tout. C’est qu’en effet, il faut alors nier toute fin dernière qui devrait donner sa loi au désir.

C’est pour cela que la liberté dépend du pouvoir que nous possédons. Et c’est pourquoi Hobbes voit dans le pouvoir l’objet universel du désir en tant qu’il permet d’obtenir pour chaque homme ce qu’il désire.

On rejoint ici l’opinion commune qui définit la liberté aussi bien comme faire ce qui plaît et l’absence de liberté par l’impuissance. Bref, être libre revient à obtenir ce qu’on désire ou ce qu’on veut, comme on voudra dire. S’il faut distinguer la volonté du désir, ce serait uniquement en cela que la première désigne la décision finale alors que le premier désigne la tendance constante de notre vie.

À l’inverse, ne serait-il pas absurde d’affirmer libre celui qui n’obtiendrait jamais ce qu’il désire, quoi qu’il désire par ailleurs ? Que nos désirs ne dépendent pas de nous n’interdit pas de penser que c’est en les satisfaisant que nous sommes libres de même que la vie elle-même ne dépend pas de nous.

Toutefois, concevoir une telle liberté, c’est finalement nier tout choix, toute initiative et donc toute responsabilité. Dès lors, ne faut-il pas penser qu’être libre, c’est choisir et que nous pouvons choisir ce qui nous plaît pas ? Mais pourtant, que signifierait un choix qui serait contraire à ce qui nous plaît ?

 

Si l’on se donne le cas d’un homme qui aurait tout ce qu’il désire à condition de n’avoir aucune initiative, d’être une sorte d’esclave, on peut penser que personne ne voudrait d’une telle vie. Bref, dans l’idée de liberté, il y a aussi celle de choix. Lorsque nous est commandé ce que nous désirons, il arrive que nous refusions. Russell donne dans Science et Religion l’exemple de Galilée qui s’était vu interdire les mathématiques par son père. Il transgressa son ordre pour en faire. Il est clair que cette science passe pour déplaisante dans la mesure où elle est une “obligation” scolaire. Entendons qu’elle est une sorte de contrainte.

Choisir est donc bien plutôt l’essence de la liberté. C’est pour cela que l’oiseau ou le fleuve n’est libre que par métaphore. En réalité, l’un est déterminé à agir par son instinct et l’autre par les forces physiques. La liberté s’oppose donc au déterminisme, c’est-à-dire au principe selon lequel une chose est l’effet de cause nécessaire. Ce qui revient à dire que lorsqu’il agit librement, le sujet peut toujours faire autre chose que ce qu’il fait. Bref, être libre, c’est être le principe de l’action.

Or, lorsque nous choisissons, ne faisons-nous pas ce qui nous plaît ? On peut accentuer l’expression du côté du “nous”. Autrement dit, dans le “faire ce qui nous plaît”, il y a essentiellement le fait que cela provient de nous. Or, c’est bien ce sens qu’il faut donner à cette expression. Autrement dit, être libre consiste bien à faire ce qui nous plaît non pas au sens où c’est le désir qui nous détermine, mais au sens où nous faisons ce qui nous semble bon.

En effet, nous pouvons dire avec Descartes que le libre arbitre consiste à faire ce que bon nous semble. Car, qui agirait contre lui-même. En ce sens, l’indifférence au sens premier, c’est-à-dire l’ignorance où nous sommes de choisir entre un parti et un autre d’égale valeur apparente – comme le choix de l’âne de Buridan (~1300-~1358) (qu’il n’a nullement soutenu pour sa part) entre l’avoine et l’eau qui le tue – est le plus bas degré de la liberté comme Descartes l’affirme dans la quatrième de ses Méditations métaphysiques.

C’est que s’il est vrai que la connaissance du vrai et du bien incline notre volonté sans la déterminer, nous pouvons refuser de l’affirmer ou de le suivre au nom de notre libre arbitre. Un tel choix que pense la lettre au père Mesland du 9 février 1645 montre que ce qui nous plaît, c’est effectivement ce que nous choisissons.

Néanmoins, si c’est le plaisir même défini par nous-mêmes qui est à la source de la liberté, on ne voit pas du tout en quoi elle se distingue de son contraire, le déterminisme. Dès lors, ne faut-il pas plutôt comprendre la liberté par l’autonomie du choix ? N’est-ce pas dans l’action morale qu’on est libre ?

 

En effet, être libre, c’est choisir disions-nous. Or, lorsqu’on choisit, encore faut-il avoir des motifs de le faire. Le plaisir ne peut être le seul motif, sinon il serait déterminant et non un simple motif. Par motif, on entend ce pour quoi la volonté agit sans qu’il s’agisse d’une cause qui détermine nécessairement son effet. Agir selon des motifs, voilà alors ce qui distingue la volonté du désir.

Il faut donc que le choix trouve un autre motif que le simple plaisir. On le trouvera dans la moralité et uniquement dans la moralité. En effet, supposons que je choisisse de ne pas suivre un certain plaisir, cela peut être pour un autre plaisir ou pour éviter une douleur. Par exemple, je peux être honnête par peur du gendarme. Dès lors, je suis déterminé à agir.

On peut prendre le cas que propose Kant dans la Critique de la raison pratique. Si on demandait à quelqu’un s’il accepte de se faire pendre après avoir satisfait sa passion, il répondrait qu’il le pourrait. Pourquoi ? Parce qu’un tel pouvoir s’explique suffisamment par le plaisir de vivre. Il ne manifeste nullement la liberté. En ce sens, on peut dresser un animal à faire le contraire de ce qu’il fait naturellement comme on le voit avec les chiens dressés pour la chasse qui ramène la proie à la place de la manger.

Par contre, si on demandait au même de faire un faux témoignage pour un motif politique contre un honnête homme sous peine d’être exécuté, il répondrait qu’il pourrait refuser. Pourquoi ? Il ne s’agirait pas simplement d’un plaisir. Au contraire ! En agissant moralement, c’est-à-dire en refusant de nuire intentionnellement à autrui, il irait à l’encontre de sa vie. Donc, il se conçoit comme capable d’agir indépendamment de tout plaisir. Il faut écarter le simple suicide, toujours ambigu car il peut être un moyen pour le sujet de se débarrasser du poids de la vie.

Comme il n’y a que la moralité de l’action qui serait le motif de son action, on peut dire que ce serait une action libre mais qui toutefois ne consiste nullement à faire ce qui plaît. En effet, ce n’est pas un désir qui est ici satisfait : c’est la volonté pure.

Ainsi, la liberté consiste moins à faire ce qui plaît qu’à agir moralement. Et si la morale ne s’oppose pas toujours au plaisir, il est clair qu’elle peut s’y opposer.

 

Nous nous demandions comment définir la liberté ou plutôt si la définition traditionnelle ou populaire, à savoir que la liberté consiste à faire ce qui nous plaît. Or, cela revient à identifier la liberté avec la simple satisfaction du désir. On a pu plutôt voir que la liberté résidait dans le choix. Mais même ainsi entendu, c’est bien toujours le plaisir qui fait la liberté puisque le refus du bien ou du vrai présuppose de choisir le plaisir d’affirmer sa liberté.

Aussi n’est-ce que si nous faisons intervenir le point de vue moral que nous sommes amenés à faire résider la liberté dans l’obéissance à la conscience morale, quelque douleur qu’elle nous coûte.

 

Annexe :

 

6. Que nous avons un libre arbitre qui fait que nous pouvons nous abstenir de croire les choses douteuses, et ainsi nous empêcher d’être trompés.

Mais quand celui qui nous a créés serait tout-puissant, et quand même il prendrait plaisir à nous tromper , nous ne laissons pas d’éprouver en nous une liberté qui est telle que, toutes les fois qu’il nous plaît, nous pouvons nous abstenir de recevoir en notre croyance les choses que nous ne connaissons pas bien, et ainsi nous empêcher d’être jamais trompés.

(…)

39. Que la liberté de notre volonté se connaît sans preuve, par la seule expérience que nous en avons.

Au reste il est si évident que nous avons une volonté libre, qui peut donner son consentement ou ne le pas donner quand bon lui semble, que cela peut être compté pour une de nos plus communes notions. Nous en avons eu ci-devant une preuve bien claire ; car, au même temps que nous doutions de tout, et que nous supposions même que celui qui nous a créés employait son pouvoir à nous tromper en toutes façons, nous apercevions en nous une liberté si grande, que nous pouvions nous empêcher de croire ce que nous ne connaissions pas encore parfaitement bien. Or, ce que nous apercevions distinctement, et dont nous ne pouvions douter pendant une suspension si générale, est aussi certain qu’aucune autre chose que nous puissions jamais connaître.

Descartes, Principes de la philosophie, Première partie : Des principes de la connaissance humaine.

 

Il faut (…) préciser contre le sens commun que la formule « être libre » ne signifie pas « obtenir ce qu’on a voulu », mais « se déterminer à vouloir (au sens large de choisir) par soi-même. » Autrement dit, le succès n’importe aucunement à la liberté. La discussion qui oppose le sens commun aux philosophes vient ici d’un malentendu : le concept empirique et populaire de « liberté » produit de circonstances historiques, politiques et morales équivaut à « faculté d’obtenir les fins choisies ». Le concept technique et philosophique de liberté, le seul que nous considérions ici, signifie seulement : autonomie du choix. Il faut cependant noter que le choix étant identique au faire suppose, pour se distinguer du rêve et du souhait, un commencement de réalisation. Ainsi ne dirons-nous pas qu’un captif est toujours libre de sortir de prison, ce qui serait absurde, ni non plus qu’il est toujours libre de souhaiter l’élargissement, ce qui serait une lapalissade sans portée, mais qu’il est toujours libre de chercher à s’évader (ou à se faire libérer) – c’est-à-dire que quelle que soit sa condition, il peut pro-jeter son évasion et s’apprendre à lui-même la valeur de son projet par un début d’action. Notre description de la liberté, ne distinguant pas entre le choisir et le faire, nous oblige à renoncer du coup à la distinction entre l’intention et le faire.

Sartre, L’être et le néant, 1943

 

Supposons que quelqu’un affirme, en parlant de son penchant au plaisir, qu’il lui est tout à fait impossible d’y résister quand se présente l’objet aimé et l’occasion : si, devant la maison où il rencontre cette occasion, une potence était dressée pour l’y attacher aussitôt qu’il aurait satisfait sa passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? On ne doit pas chercher longtemps ce qu’il répondrait. Mais demandez-lui si, dans le cas où son prince lui ordonnerait, en le menaçant d’une mort immédiate, de porter un faux témoignage contre un honnête homme qu’il voudrait perdre sous un prétexte plausible, il tiendrait comme possible de vaincre son amour pour la vie, si grand qu’il puisse être. Il n’osera peut-être assurer qu’il le ferait ou qu’il ne le ferait pas, mais il accordera sans hésiter que cela lui est possible. Il juge donc qu’il peut faire une chose, parce qu’il a conscience qu’il doit la faire et il reconnaît ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée inconnue.

Kant, Critique de la raison pratique (1788)

 

 

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